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vendredi 15 juillet 2016

Surveiller les regards

Le regard, c'est la première chose que notre cerveau analyse sur un portrait. En l'absence de tout autre sens, nos yeux, instinctivement, scrutent le regard de l'autre pour en déceler les émotions et les pensées : qui regarde qui, avec quelles intentions, bonnes ou mauvaises ? Y a t-il du danger dans ce regard, de l'affection, de l'amitié ? Cette première impression oriente la signification que nous nous faisons ensuite de l'image. En publicité, mais aussi dans la presse people, dans la mode ou à la télévision, le regard est braqué sur l'objectif pour que le spectateur puisse y plonger et qu'il garde dans son inconscient, l'impression que c'est lui même qui est le sujet que l'on regarde.

"L'Américain", un fou de Boromo, le 15 novembre 2005
                  CANON EOS 300D
                  Distance focale : 55 mm
                  f/5.6
                  1/125 s
                  ISO 200


Don de matériel scolaire dans un village, Burkina Faso, le 25 octobre 2012
                  CANON EOS 60D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/1.8
                  1/320 s
                  ISO 320

A la prise de vue, je surveille en permanence les regards, leur direction, leur sens... et je conseille toujours aux personnes qui m'assistent d'en faire autant. Je ne parle pas ici des regards qui font face à l'objectif, mais de tous ceux, naturels, qui composent une scène et racontent l'interaction entre les protagonistes de l'image. Il y a parfois des pièges. La photographie est un arrêt sur image et la plasticité d'un visage peu prendre, le temps d'une fraction de seconde une attitude qui contredit l'émotion réelle du moment. Le regard peu, furtivement, s'orienter d'un côté ou de l'autre avant de revenir à son point de départ.

Siby, le 4 décembre 1999
J'ai longtemps hésité à montrer cette photographie tant ce qu'elle exprime contredit l'événement qu'elle illustre. Le noir et blanc, l'absence de sourire, une certaine lassitude, presque de l'inquiétude dans le regard central. Le second regard à l'arrière plan, levé au ciel et semblant implorer. Même le bébé ne semble pas être serein. Pourtant ce jour là, nous nous rendions à un bal poussière, à trente kilomètres par la piste. C'était jour de grande fête. Mais pour nous y rendre, nous étions vingt-cinq, entassé dans l'inconfort de l'arrière d'un vieux bâché Peugeot aux suspensions obsolètes. Même en connaissance du contexte de prise de vue, il n'est pas facile de déceler la moindre trace de bonheur dans ces visages qui s'apprêtaient à danser toute la nuit.
Ce que nous dit cette photographie, c'est qu'il ne suffit pas de saisir un regard lors de la prise de vue, il faut aussi savoir saisir le bon regard, celui qui est expressif et conforme au moment. C'est en ce sens que la photographie ne montre pas la réalité, car elle est un arrêt sur image que nous devons ensuite interpréter alors que notre cerveau est façonné pour voir et comprendre un monde en mouvement. Et un arrêt sur image ne dit pas ce qu'il y a avant, ni ce qu'il y a après.

Ouagadougou, le 26 janvier 2014
                  CANON EOS 60D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/1.6
                  1/100 s
                  ISO 640

Il y a aussi des hasards heureux. Alors qu'il avait cinq mois, j'ai photographié mon fils, assis dans son lit en train de jouer avec ses mains. Il a cligné des yeux au moment de "l'arrêt sur image". Le résultat est saisissant : un bébé assis, à la fois en train de jouer et de dormir. Là encore, malgré l'absence du regard, ce sont les yeux que nous fixons en premier et ils nous évoquent le sommeil, qui n'est pourtant qu'une apparence.

CEFISE BENAJA, Ouagadougou le 31 mai 2010
                  CANON EOS 300D
                  Distance focale : 33 mm
                  f/4.5
                  1/25 s
                  ISO 800

Dans l'image ci-dessus, l'intensité des regards est d'avantage conforme à la réalité du moment. On note immédiatement le visage souriant central, qui s'oppose au regard ferme qui le fixe. Il s'agit d'une photographie réalisée au centre scolaire CEFISE-BENAJA de Ouagadougou, dans l'atelier d'électricité. Le CEFISE est un établissement inclusif ou chaque classe mélange des élèves sourds et d'autres entendant. La langue des signes y est maîtrisée par l'ensemble des élèves, qui s'expriment par la gestuel et écoutent avec les yeux. Cela produit des regards plein d'expressivité et de concentration.
On notera aussi que les regards qui fixent l'objectif, auxquels la presse people et la publicité nous habituent, ne sont, dans la réalité, pas toujours les plus beaux ni les plus intéressants. Il est plus gratifiant de saisir un vrai regard, non posé, mais juste saisi au naturel. La direction du regard apporte autant de sens que l'expression du visage. Et deux regards, ou plus, qui se croisent ou s'ignorent, plutôt qu'un regard fixe et hypnotisant qui ne se détache pas du spectateur, portent plus de sens tout en offrant une composition plus riche à la lecture, pour celui qui découvrira l'image sans avoir été présent lors de la prise de vue.

Zawara, le 27 février 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/3.5
                  1/50 s
                  ISO 100

Reportage photographique pour WATER AID Burkina, le 30 juin 2015
                  CANON EOS 60D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/4
                  1/2 500 s
                  ISO 200

mercredi 6 juillet 2016

Photographier les fantômes

Faisons aujourd'hui une intrusion dans le paranormal. Des centaines de sites internet proposent de consulter des archives de fantômes fixés sur pellicule ou par un capteur photosensible. La photographie comme preuve irréfutable ? On vous affirme que les clichés ont été authentifiés sans jamais préciser par qui, ni ou, ni quand. Alors, serez-vous assez naïf pour y croire simplement par ce que quelqu'un d'anonyme vous a dit que c'est vrai ? Avez vous déjà photographiés par vous même un fantôme ?
Car des fantômes, il y en a partout et nous allons voir que dès que la lumière baisse, ils deviennent faciles à saisir. Il est à la portée de tout individu muni, au minimum, d'un œil pour voir et un doigt pour appuyer sur un bouton, d'en réaliser des portraits saisissant d'authenticité certifiée. J'en ai personnellement photographié beaucoup et depuis longtemps...

Prise de vue le 19 août 2006 en France. Pellicule Kodak TRI-X 400
Square de la Roquette, Paris, le 3 juin 2006. Pellicule Kodak TRI-X 400
Concert "Les Équarisseurs", Montreuil, le 2 avril 2006
                  CANON EOS 300D
                  Distance focale : 18 mm
                  f/5.6
                  0.8 s
                  ISO 1600

Si vous même n'en avez jamais fait apparaître sur vos clichés, c'est juste que vous n'utilisez pas les bons réglages. Pour photographier un fantôme, tout est une affaire de réglage. En premier lieu, il faut une boîtier manuel. Il faut ensuite se débrouiller pour manquer de lumière : choisissez un lieu mal éclairé, baisser la sensibilité ISO au maximum, fermez votre diaphragme et vous serez obligé d'augmenter votre temps de pose. Dès lors, les fantômes sont prêt à apparaître.
Vous l'avez sans doute remarqué, les fantômes portent des vêtements, mais ils utilisent également des objets du quotidien, adaptés aux lieu où ils prospèrent. Il est donc aussi possible de photographier les objets qu'ils égarent où posent autour d'eux.

Gourde fantôme, Ouagadougou le 8 février 2013
                  NIKON D3100
                  Distance focale : 48 mm
                  f/32
                  8 s
                  ISO 100

Tabouret fantôme, Ouagadougou, le 8 février 2013
                  NIKON D3100
                  Distance focale : 29 mm
                  f/29
                  8 s
                  ISO 100

Mais revenons sur terre. Un fantôme qu'il soit d'origine humaine ou matérielle, c'est toujours la même chose : un truc transparent et plus ou moins flou. Imaginons que notre temps de pose soit de dix secondes. Tout objet ou toute personne qui ne reste pas immobile durant les dix secondes sera floue et partiellement transparente (c'est à dire identique à l'image que nous nous faisons des fantômes). Il faut également caler le timing : en quittant la scène au bout de 3 secondes, vous serez trop transparent (en dessous de 3 secondes, vous serez tellement transparent que vous n'apparaîtrez pas sur la photographie). En quittant la scène au bout de 5 secondes, votre transparence sera parfaite ; si en plus vous avez bougé durant les 5 premières secondes, vous serez flou, bref un vrai fantôme authentifié. Au delà de 5 secondes vous ne serez pas assez flou pour être crédible. En résumé, un "fantôme", c'est quelqu'un qui expose la photographie durant environ la moitié du temps de pose, quelle que soit sa durée. Mais plus le temps de pose est long, plus il est facile de gérer le résultat.
Voila comment sont réalisés la quasi totalité des clichés de fantômes que l'on veut vous vendre pour authentique. Plus rarement sont utilisés les effets de double exposition ou l'utilisation de reflets dans une vitre au premier plan, mais ce sont là des trucages plus minutieux à mettre en place et donc moins courant.

Fantôme triple, Montreuil, le 1er juin 2008
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/6.3
                  3.2 s
                  ISO 1600


Fantôme double, Ouagadougou, le 12 avril 2013
                  NIKON D3100
                  Distance focale : 22 mm
                  f/22
                  5 s
                  ISO 100
Pour des temps de pose long, il est nécessaire de fixer l'appareil sur un pied. Tout ce qui est immobile apparaitra net. Il est également possible de produire des fantômes sur des temps de pose bien plus courts (1/2 seconde suffit) mais dans ce cas, votre sujet devra bouger très vite pour ne pas apparaitre "normal". Il arrive d'ailleurs que les boitiers entièrement automatiques utilisent ce type de réglage lorsque la lumière est vraiment insuffisante, produisant ainsi involontairement une image de fantôme avec tout ce qui se déplace rapidement. Et pour d'avantage de crédibilité, ne cadrez pas votre fantôme au milieu du cliché : vous êtes censé l'avoir photographié à votre insu, donc placez le plutôt dans un coin, un peu coupé. Ne faites pas non plus comme dans l'exemple suivant : imaginez-vous vraiment que le photographe cherchaient à photographier un escalier vide dans l'obscurité où a t-il plutôt demandé à une charmante demoiselle en blanc de gesticuler dans l'escalier pendant qu'il faisait un cliché avec un temps de pose de plusieurs secondes ? D'ailleurs à bien y regarder, le décors lui même trahi un flou de bougé qui est l'indice d'un temps de pose long...
Photographie dite authentique (mais truquée à la prise de vue) la plus reproduite sur le net
Alors à vos boitiers, vous verrez, c'est très facile à faire et à refaire. Ajouter un peu de décors, un lieu lugubre et vieillissant, inventez un récit qui enflammera les imaginations pour habiller votre photographie et vous aurez des centaines d'exemples de fantômes à montrer pour épater la galerie. Vous pourrez même exposer vos clichés dans certaines émissions racoleuses de la télévision où les proposer sur des sites internet dédiés au paranormal. Ils seront ravis de participer à la supercherie.

N'oubliez pas toutefois de laisser trainer un lien vers quelques sites de zététique (ici ou là), ainsi tout en vous amusant (car on peut aussi s'amuser sans prendre les autres pour des cons) vous participerez à la démystification d'une part de la bêtise humaine.

dimanche 26 juin 2016

Galère en Guinée

Le reportage est toujours une occasion de découverte, que ce soit au coin de la rue où au bout du monde. Dans tous les cas, c'est le meilleur moyen de rester éveillé, d'observer et d'apprendre continuellement. Bien entendu, parfois, certains reportages se passent mal, vraiment mal. Alors on les range dans un coin d'oubli.
Récemment, une amie, en partance pour la Guinée Conakry a fait ressurgir les souvenirs de mon pire reportage photographique. J'ai fait, en deux jours et deux nuits de magnifiques clichés de la Guinée, j'y ai rencontré des gens touchants, j'ai traversé des villages à la fois pauvres et accueillants. Mais pour en arriver là, il a été nécessaire de subir de la part de l'ensemble des autorités du pays, la forme la plus perverse et la plus aboutie des corruptions. Une corruption généralisée et un mensonge permanent dans les rapports humains qui gangrènent la vie quotidienne et rend impossible le moindre espoir de développement pour la population guinéenne, pour qui devenir douanier ou policier reste l'unique chance de faire fortune, sur le dos des autres. Alors même que le pays foisonne de richesses.
C'était en mars 2010. J'accompagnais, en tant que photographe, une petite équipe de journalistes en tournage pour un organisme de développement du fleuve Niger. Nous arrivions par la route depuis Bamako au poste frontière de Kourémalé quand notre aventure à viré à la mésaventure.

Le fleuve Niger au niveau du pont de Niandan Koro, Guinée Conakry, le 19 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/11
                  1/320 s
                  ISO 100

Village forestier à proximité de Faranah, Guinée Conakry, le 20 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/8
                  1/200 s
                  ISO 100

Sortir du Mali fut rapide. Le temps d'un café pour se réveiller au petit matin avant la rencontre avec l'administration guinéenne qui semble rendre un hommage permanent au grand Kafka. Au policier qui demande nos passeports, il nous ai exigé 5 000 Fcfa, sans reçu. L'argent empoché après une tentative de négociation qui ne fait que s'envenimer, il offre nos passeports à son supérieur, qui lui exige 2 000 Fcfa par personne pour nous les rendre...
Le douanier est tout aussi gourmant : 10 000 Fcfa pour avoir le privilège d'aller nous faire racketter plus loin sans passer par une fouille du véhicule. Il prend l'argent en pleine rue, au regard de tous et improvise même le partage avec ses collègues au milieu du goudron... Cela fait désormais plus d'une heure que nous allons de mains en mains pour les remplir tandis que nos poches se vident. Il reste une ultime barrière à franchir, gardée par un homme gras, débordant de son uniforme kaki sur lequel s'écroulent un grade de colonel. Aux étrangers comme nous, son manège est rodé : il prend un air méchant, hurle en roulant les "R" comme un paysan et menace de nous incarcérer pour toute sorte de raison. Afin de dissiper sa colère, les chauffeurs routiers préfèrent lui serrer la mains afin d'y glisser une liasse de billets, sans prendre la peine de les dissimuler. Ainsi se monnaye l'ouverture de la barrière la plus chère de toute l'Afrique de l'Ouest.
Nous devions quelques heures plus tard réaliser l'interview du préfet, lui même haut gradé militaire, à Siguiri. Face à notre plainte d'un si cher accueil, il a présenté ses excuses tout en précisant que nous n'aurions pas à subir ce genre de chose lorsque nous franchirions la frontière en sens inverse pour le retour.


Grande lessive dans le fleuve Niger, Guinée Conakry, le 19 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/11
                  1/250 s
                  ISO 100

La mare sacrée aux silures dans un village forestier, Guinée Conakry, le 20 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/1.8
                  1/500 s
                  ISO 100

La suite de notre périple est plus floue, car escortée par un groupe d'hommes, dont nous comprendrons rapidement qu'il s'agit de militaires en civil, d'avantage occupés à notre surveillance qu'à notre protection. Tous les interlocuteurs que nous avons eu nous ont systématiquement menti sur les lieux où nous allions, sur les distances à parcourir. Tout comme ils semblaient avoir menti aux populations que nous devions rencontrer et qui voyaient en nous de riches investisseurs. Nous avons parcouru des dizaines de kilomètres de mauvaise route, des heures de pistes impraticables et poussiéreuses, pour dormir, après une escale à Kankan, dans un hôtel de Faranah, sans eau ni électricité, bien qu'il y avait des ampoules au plafond et des robinets dans la salle de bain. Au petit matin, avec une heure de retard, notre escorte nous a conduit de villages en villages dans une luxuriante forêt, improvisant sans cesse des détours dans des lieux qui ne figuraient pas à notre programme sur une voie que notre 4x4 peinait à affronter. J'en garde l'impression que les autorité nous utilisaient pour se faire valoir auprès de villageois sur le dos desquels il s'enrichissent. Et je me demande encore comment l'organisme humanitaire qui nous employait parvenait à réaliser quoi que ce soit dans ce pays sans que tout ne soit rapidement gâté.

Le matériel rouillé d'un barrage ensablé, Guinée Conakry, le 19 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/6.3
                  1/100 s
                  ISO 200

Au milieu d'un village forestier, Guinée Conakry, le 20 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/4.5
                  1/250 s
                  ISO 100

Notre reportage terminé, avec plusieurs heures de retard, nous avons fuit ce pays, à la population si accueillante et à l'administration si repoussante, nous avons fuit ses mensonges, sa médiocrité, son racket et ses escroqueries. Le temps de réparer, avec les outils du système D, une panne d'alternateur sur le véhicule et nous n'avons atteint la frontière pour le Mali qu'à une heure du matin alors qu'elle était fermée depuis minuit.
Un policier, guinéen, nous propose toutefois de passer moyennant finance... C'est alors que du poste de police, surgit un gradé, finissant de s'habiller et courant vers notre véhicule et criant :
"- Non, ils passent, eux ils passent c'est bon, ils passent !". Visiblement, notre préfet de la veille avait tenu parole et notre véhicule était devenu intouchable pour la corruption guinéenne.
En revanche, côté malien, la douane n'apprécia pas de nous voir traverser la frontière alors qu'elle était fermée : il y a là, paraît-il, des manières de contrebandiers, ; soupçons que les autorités guinéennes ne sont pas prêtes de dissiper. Plusieurs heures furent nécessaire pour une fouille complète du véhicule, avec démontage des portes, des sièges et de toutes les caches possibles dans le moteur. Au petit matin, nous étions autorisé à pénétrer de nouveau sur le territoire malien. Heureux d'être enfin sorti de cet enfer guinéen très exactement quarante-huit heures après y être entré.

Village forestier, Guinée Conakry, le 20 mars 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/4.5
                  1/200 s
                  ISO 100

De tous cela il reste heureusement de belles photographies, des paysages grandioses, des portraits joyeux, mais impossible d'en garder un quelconque bon souvenir même s'il m'arrive encore d'en rire autour d'un verre avec les membres de l'équipe de tournage. En bon burkinabè, quand tout va de pire en pire, on se rassure d'un "ça va aller", avec le ton du désespoir pour unique conviction.

lundi 20 juin 2016

L'avenir de la profession en Afrique de l'Ouest

Je ne sais pas s'il est possible de généraliser les lacunes de la profession de photographe à toute l'Afrique de l'Ouest à partir de la seule expérience du terrain au Burkina Faso. J'ai tout de même souvenir que dans la sous région aussi, on s'étonne tout autant de me voir faire de la photographie sans flash, comme si cela relevait de l'exploit.
Portrait d'un vieillard, Zawara, le 26 février 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/1.4
                  1/500 s
                  ISO 100

A Ouagadougou, on peut devenir photographe dès que l'on parvient à acheter un appareil numérique, même s'il s'agit d'un "France au revoir" ultra compact et ultra automatique de dix ans d'âge. Ça ne facilite pas l'obtention de qualité dans les images produites. J'ai ainsi croisé, lors d'une précédente édition du SIAO, un partenaire photographe avec trois boitiers de mauvaise qualité autour du cou. Je lui ai demandé si avec tout ça, il n'aurait pas mieux fait d'acheter un seul boitier mais trois fois plus cher.

Portrait d'une femme centenaire, Bandio le 2 octobre 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/2
                  1/5 s
                  ISO 1600

Ayant fait de la formation à Ouagadougou auprès de photographes de quartier, à l'initiative de mon ami Ibrahim Nikiéma (mieux connu sous le nom de Paparazzi) et de son association Pixel 24 j'ai constaté à quel point l'automatisme des boitiers numériques a profondément transformé le métier. A l'heure où les expositions internationales reconnaissent enfin et exposent les portraitistes des décennies passées, il est temps de reconnaître que la maîtrise technique et l'œil artistique des pères ce sont égarés pour les générations contemporaines. Peu de professionnels actuels trouverons un jour à placer une photographie dans une exposition internationale. Même ceux qui ont appris le métier du temps des pellicules noir et blanc, il n'y guère plus de quinze ou vingt ans, avec leur laboratoire de chimie dans l'arrière boutique, ont délaissé le savoir-faire artistique pour de la photographie tout automatique. Je ne compte plus le nombre de fois où l'on m'a dit : " Mais alors avec le numérique, on peut faire les même réglages qu'avec les vieux appareils photo ? ". De cette remarque, j'en conclut que le savoir des pères n'a pas encore été entièrement perdu, mais que beaucoup préfèrent aller au plus simple sans se soucier de la technique et des réglages. Bref, en Afrique de l'Ouest, un photographe se contente souvent d'appuyer sur le bouton. Et de facilités en facilités, il en vient même à oublier de cadrer.


Portrait pour la campagne électorale d'Abdoulaye Bio Tchané au Bénin, Lomé le 27 décembre 2010
                  CANON EOS 300D ; CANON LENS EF 50 mm f/1.4
                  Distance focale : 50 mm
                  f/2.5
                  1/80 s
                  ISO 200

Du coup, la concurrence est rude. Car en plus des autres photographes, il faut aussi parvenir à convaincre des clients, qui bien souvent, réalisent de meilleurs photographies avec leur propre Iphone dernier cri...
Il convient donc de ne pas rester passif pour préparer l'avenir du métier au Burkina. Tout d'abord, il reste encore quelques talents passionnés qui font bien leur métier, je citerai par exemple Hamed Ouoba dont le reportage sur les attaques Djihadistes de Ouagadougou a fait le tour du monde. Il a réalisé là une prise de vue dans les pires conditions possibles, sous le feu nourri des terroristes et de nuit avec pour toute lumière la piètre qualité de l'éclairage urbain et les incendies (inutile de préciser que dans ces circonstances, le flash est proscrit).

Portrait du cinéaste Gaston Kaboré, Ouagadougou le 13 février 2016
                  CANON EOS 60D ; CANON EF 24-105 mm f/4 L IS USM
                  Distance focale : 58 mm
                  f/4
                  1/20 s
                  ISO 1250

D'autre part, il suffirait d'un peu de formation pour redonner un avenir à la profession. De toute manière nous n'avons plus le choix, si nos photographes ne parviennent pas à créer de plus beaux clichés qu'un amateur avec son smartphone il devront se reconvertir. C'est donc contrainte et obligée que la profession va évoluer pour sa survie. Le résultat ne pourra être qu'un gain de qualité. Mais ceux qui n'ont pas la passion et le courage continueront de galérer pour vendre à la sortie des salles de conférences et banquets de mariages, de mauvais tirages, souvent cadrés par hasard et développés en toute hâte afin avoir le temps de revenir harceler leurs victimes du droit à l'image.

dimanche 22 mai 2016

Ré-création de Gif animé

Les différentes phases de la lune en Gif animé. Prise de vue du 5 au 30 novembre 2013 à Ouagadougou, Burkina Faso

D'abord pollueur du web dans les années 90, le format Gif, animable, avait presque fini par disparaître avec le passage dans un nouveau millénaire. Certes le Gif permettait de faire des images qui bougent mais pour le reste il n'y avait que des inconvénients dans son utilisation : en premier lieu il s'agissait d'un format en 256 couleurs quand nous étions habitué à l'usage des millions de couleurs même dans nos plus mauvais jpeg. Ajoutez à cela un brevet détenu par UNISYS qui limitait le nombre des logiciels capables de générer des Gifs (à moins de payer des royalties).
Au final la production des Gif animés est restée médiocre, images de mauvaise qualité, animations sans grande créativité, plus irritantes qu'esthétique. Comme toute chose à la mode, ils sont devenus ringards et se sont fait doucement oublier, sans regret.
Entre temps le format libre PNG lui fut un redoutable concurrent, disposant d'un algorithme de compression plus efficace et supportant 16 millions de couleurs et 256 nuances de transparence. Mais voila, le format PNG n'a jamais été développé pour l'animation. Si bien que le Gif, dans sa version animée, demeure sans équivalent.

Puis de 2003 à 2006, les brevets sont tombés dans le domaine public. Le nombre des logiciels permettant de générer ce format s'est rapidement multiplié et partout dans le monde, des artistes, des graphistes ou tout simplement des anonymes lui ont trouvé un intérêt nouveau. A partir de 2010, il prolifère de nouveau sur le web. Les photographes l'utilisent pour animer certains détails d'une image. Des illustrateurs donnent naissance à des scénettes humoristiques ou surréalistes. Et comme il faut bien ajouter un peu de médiocrité à se foisonnement créatif, les moins doués d'entre nous se contentent de reprendre des extraits vidéo pour les enregistrer en Gif animé... Des start up prévoit déjà de monétiser la réalisations de gifs avec des arrières pensées de création publicitaires invasives.
Et voila que yahoo, en partenariat avec l’université ETH de Zurich propose de développer une intelligence artificielle, rien que ça... pour automatiser le choix des vidéos à retranscrire en Gif animé... Se rendent-ils compte que le gif vidéo est au gif animé à peu près ce que le selfie est à la photographie (c'est à dire un grand rien) ? Avons nous vraiment besoin d'une intelligence artificielle pour faire un truc aussi bête et inutile ? Faut-il d'ailleurs parler d'intelligence quant il s'agit de générer de la bétise ?

Faire part de naissance composé de deux images en boucle.

Élevons nous au dessus de la médiocrité. Il est tellement triste de rabaisser le Gif animé au seul usage de la vidéo. Au hasard, prenons le temps d'admirer des gifs, développés et animés avec talent et créativité : du street art, des images vectorielles féériques, d'autres hypnotiques et pour finir des photographies pleines de poésie.

La création sous ce format nécessite d'apprivoiser la limite de 256 couleurs, de maîtriser le rythme de défilement des images et le raccord de la dernière image à la première pour une lecture en boucle fluide. A partir de là, tous les médium deviennent possibles. On peut utiliser de la photographie, de la vidéo, de la modélisation 3D, du dessin, des collages ou du bricolage et même mélanger tous ces médiums.

Carte de voeux 2016, mélangeant vidéo et modélisation 3D en gif animé

Votre imagination et votre créativité sont les seules limites. Alors s'il vous plait, ne vous contentez pas d'une vidéo piratée sur le net pour générer un gif animé sans âme ni intérêt même si Yahoo vous affirme qu'une sous-intelligence artificiel fera le boulot à votre place.

Gif animé développé pour un logiciel d'apprentissage de la langue des signes pour le centre scolaire Cefise Benaja à Ouagadougou, Burkina Faso


mercredi 11 mai 2016

La mémoire d'une aventure

Quel souvenir gardons nous d'un événement particulier ? Je me demande si l'angoisse de l'oubli n'est pas un trait commun à la plupart des photographes. Photographier revient à faire un arrêt sur image sur un moment de la réalité. Il s'agit donc d'une manière de figer un souvenir sur papier ou sur écran pour pouvoir en garder, en scruter et au final en partager chaque détail. Dès lors, le cliché modifie notre souvenir, et même notre perception du moment. Ce qui n'a pas été photographié s'estompe face au poids de l'image.
A côté des reportages de commande, les prises de vue personnelles constituent la mémoire matérielle des photographes. Consultés individuellement, ces clichés ne sont que des images plus où moins belles et intéressantes mais réunies dans leur totalité, elles restituent le autoportrait virtuel du photographe, qui bien qu'il n'apparaisse pas se trouvais là. Chaque photographie est une occasion d'affirmer : j'étais là.

En avril 2009, lorsque j'ai décidé de quitter la France avant que de périr noyé dans le naufrage sarkosien d'alors, j'ai prit la route avec un boitier argentique 6x6 Bronica, un 24x36 Canon et un modeste Canon numérique 350D. J'ai avalé la route de Paris jusqu'à Ouagadougou, seul au volant, avec ces trois boîtiers à portée de mains, sur le siège passager. Et j'ai photographié, à chaque arrêt et en roulant, passant des autoroutes françaises aux voies rapides espagnoles. Puis aux routes marocaines, modernes au nord, de plus en plus ensablées dans le Sahara Occidental. Vient ensuite le no man's land chaotique et plein de danger pour atteindre la Mauritanie où un bitume noir et luisant vous mène jusqu'à Nouakchott. Puis la route de l'espoir, tant il en faut, pour s'engager dans ces collines de sable d'où émerge un maigre goudron vieillissant et où toute vie humaine rencontrée s'apparente à un miracle. L'arrivée en Afrique noire, dite subsaharienne ne laisse aucun répit quant à la dégradation des routes, devenues souvent des pistes parsemées d'un peu de goudrons antique, destructeurs d'essieux et de carter, une route primitive en somme.


Entre El-Ouatia et Laayoune, le 12 avril 2009, Sahara Occidental
Au sud de la frontière Maroc-Mauritanie, le 14 avril 2009, Mauritanie
Bou Lanouar, le 15 avril 2009, Mauritanie
La Passe de Djouk, Mauritanie, le 16 avril 2009

De tout cela je garde beaucoup de souvenirs mais la plupart sont désormais liés aux photographies réalisées lors de l'aventure et que je peux revoir à volonté. Le fait d'avoir travaillé de longues journées dans la moiteur inactinique du labo photo pour réaliser, avec minutie, les tirages argentiques noir et blanc, n'a fait qu'accentuer la mémorisation de ces moments précis. Entres les photographies, subsistent des blancs, des oublis. Je n'ai jamais eu beaucoup de mémoire, c'est sans doute pour cela que j'ai, très jeune, aimé pratiquer la photographie. Heureusement durant le périple, j'ai chaque soir, à l'arrière de mon véhicule et avant de m'endormir, relaté par écrit le récit de mes journées ce qui me permet de compléter ma mémoire lacunaire de quelques écrits.

Couverture du livre Immigration inverse

Pour ceux qui souhaitent en savoir davantage et surtout en voir plus, le recueil de ce voyage est disponible en 106 pages, dans la boutique du site Lulu.com, sous le titre Immigration Inverse. A quelques exceptions près, il vous donnera accès à la totalité de mes souvenirs de ses quinze jours de route, de sable et du vent abrasif qui va avec.

mercredi 4 mai 2016

La beauté des pylônes électriques

Certains objets sont naturellement photogéniques. C'est par exemple le cas des bicyclettes. L'objet en lui même est esthétique, les bureaux d'étude où ils sont dessinés inclus des designers et même si la forme générale évolue peu, leur look suit la mode et s'exhibe lors des épreuves sportives.
D'autres objets ont généralement la réputation d'une grande laideur. Ils abiment les paysages et rien n'est fait pour les rendre beau tant leur fonction et leur aspect technique prime sur l'esthétique. Les pylônes électrique et les antennes radar ont pourtant un rendu majestueux en photographie. J'ai pu le vérifier partout où je suis passé. La structure métallique brute de leur assemblage, semblable à des squelettes d'insectes gigantesques dressée à la vertical, donne souvent à mes yeux de l'intérêt pour des paysages qui sans cela passeraient inaperçus. C'est quelque chose de paradoxale. Dans la nature, ils n'ont rien de beau et ne sont jamais à leur place, il sont même de trop, mais sur une photographie, en arrêt sur image, ils habillent l'espace et donnent une structure au cadrage.

Antenne relais quelque part dans le nord de la France

Il y a quelques années, je photographiais les infrastructures ferroviaires lorsque je me déplaçais en train. Puis j'ai fait la même chose le long des autoroutes et nationales françaises. Plus récemment, j'ai poursuivi cette série en Afrique de l'Ouest. Ces bouts de ferraille nous montrent à quel point l'homme a conquis chaque espace de la planète, y répandant ses ondes et son énergie électrique au pied des habitations du moindre village où au milieu du bout du monde, en pleine brousse comme en plein désert.

Dans les environs de Marseille, août 2006

En allant à paris, par la gare de Lyon,juillet 2005

Entre Fréjus et Paris, août 2006
 Lors de la traversée du Sahara, en longeant la Côte Atlantique, les kilomètres étaient rythmés par le défilement des antennes radar, uniques formes verticales, uniques arbres à pousser si haut, les pieds dans le sable et balayés par les vents abrasifs du désert et corrosifs de l'océan. Parfois, à l'approche d'une zone d'habitations apparaissaient une ligne de pylônes électriques


Entre Ouagadougou et Boromo, Burkina Faso, le 11 novembre 2005

Quelques kilomètres au nord de Nouakchott, Mauritanie, le 14 avril 2009

Le moche peut apparaître beau à la condition de savoir le regarder et pour qui ne l'a pas continuellement sous les yeux. Je n'imposerais pas aux habitants à proximité de ces pylônes d'y voir le moindre intérêt esthétique, eux qui sont sans doute d'avantage préoccupés par les nuisances qui leur sont imposées par le progrès... D'autant qu'en Afrique de l'Ouest, le passage d'une ligne à très haute tension n'est pas une garantie d'un raccordement au réseau électrique. On peut ainsi subir les inconvénients sans même tâter des avantages.

Entre Niamey et la frontière burkinabè, le 13 août 2010
Près de Houndé, Burkina Faso, le 29 avril 2012
Zawara, Burkina Faso, le 6 février 2016